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À perte de vue



 
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  Dimanche ne changea rien pour Magloire Fortin. Même s'il n'allait pas à l'ouvrage, il devait néanmoins se rendre au sous sol comme il le faisait les jours de travail. Ainsi, à cinq heures et demie - automne, hiver, printemps - on le trouvait toujours dans un p'tit coin qui sentait la terre et le moisi et la poussière de charbon et la pisse de plusieurs générations de chats du voisinage qui avaient aucune difficulté à trouver des entrées au sous-sol de la vieille maison. Ils se chauffaient pendant la nuit et partaient, en laissant toujours leur carte de visite aromatique, juste avant l'arrivée de Magloire. Faut dire qu'il leur aidait à choisir le bon moment. Il avait la gentillesse d'annoncer son entrée sur scène avec la toux bruyante et creuse de quelqu'un qui fumait des Chesterfields sans filtre depuis plus que trente ans.

«T'es un homme asteur, » lui dit son père le jour de son quinzième anniversaire. «Bétôt, tu vas travailler comme une homme. T'es aussi ben de commencer à fumer pi boère come un homme, étou.» En prononçant ces paroles, Arthur Fortin avait mis un paquet de cigarettes devant son fils et lui avait versé un verre de bagosse. Cet élixir venait de la bonnefemme Guité qui le faisait dans une cuve dans le salon de son petit loyer à trois bords, tout au fond du p'tit Canada, et le vendait pour 25 cents la bouteille.

«À ta santé, mon gars,» continua le père en allumant une cigarette, vidant son verre d'un trait, et encourageant son fils à suivre son exemple. Magloire avait été terriblement, horriblement, la-tête-dans-la-toilette-à-vomir-pendant-au-moins-trois-heures-malade ce soir-là. Une fois remis, il continua à fumer et à «boère» comme son père. On s'accoutume à tout. C'est ça qu'il fallait faire pour devenir un homme, disait on. Et Magloire l'a fait. La seule petite différence c'est qu'il se mit à préférer les Chesterfields aux Camels de son père. «Chu capable de choisir pour moué-même,» il s'était dit, en prenant cette décision majeure. En partant de ce moment-là jusquà sa mort, Arthur salua son fils, chaque fois qu'il le voyait, avec la phrase, «Je comprends pas comment que tu peux fumer ces maudites Chesterfields-là. Ça goûte pire que d'la marde à vache.»

Magloire se réfugiait au sous-sol chaque matin pour servir le petit déjeuner à la grosse fournaise au charbon qui chauffait la maison. Une fois ce repas fini, Magloire s'asseyait sur un petit banc ancien qui se trouvait à côté de la fournaise, buvait son café, et fumait une Chesterfield, tout en examinant la condition de ce royaume souterrain où il détenait un pouvoir plus ou moins ablolu. Il était tellement accoutumé à sa routine, il savourait tellement ces petits moments dans son domaine, qu'il y descendait souvent même pendant l'été.

De temps à autre, il se levait de son trône pour mettre une guénille dans un des trous par lesquels entraient les chats. Quelquefois aussi, il remarquait quelque chose de plus grave - encore plus de pourriture dans la poutre à gauche du devant ou des morceaux de béton par terre, indiquant qu'il faudrait bientôt réparer les murs du cellage. «Ça, faut que j'en parle à Pamphile,» disait-il à ces moments-là. Mais ça n'arrivait pas souvent, surtout parce que Magloire était presque aveugle. Le peu qu'il voyait était grâce à des lunettes épaisses comme des anciennes bouteilles de Coke.

La maison appartenait à Pamphile Mathieu qui restait au deuxième avec sa famille. Magloire et sa femme et ses cinq filles étaient locataires de l'appartement au premier. Il y avait longtemps que Magloire s'était porté volontaire pour prendre soin de la fournaise. «Après tout,» avait-il expliqué à son épouse, «chu ben plus proche pi j'connais mieux ça que Pamphile.» Ce petit service devint plus important après que Pamphile eut sa deuxième crise cardiaque. «Écoute, chu content de le faire,» disait Magloire à tout ceux qui lui disait qu'il était bonasse pi qui se faisait fourrer parce que c'était le propriétaire qui devait s'occuper de ces affaires-là. À part de ça, Pamphile Mathieu lui chargeait une piastre de moins sur son loyer chaque semaine pour ce petit service.

Cette piastre était bien importante parce que Magloire Fortin n'en gagnait pas gros, des piastres. Faut dire qu'il ne vivait pas le grand rêve américain. Il ne vivait même pas le petit rêve de ses compatriotes, les Franco-Américains de la Nouvelle Angleterre... celui d'entrer au moulin aussitôt que possible, y rester aussi longtemps que possible, se retirer à 65 ans, et puis vivre une vraie vie pour une couple d'années avant de crever.

C'est pas parce que le père Arthur n'avait pas essayé quand Magloire est revenu de l'armée. Ça faisait une vingtaine d'années que le père travaillait au moulin de laine, ça fait qu'il en connaissait, du monde. Il avait parlé à son contremaître pi au gars qui était en charge d'engager le monde nouveau, pi à un tas d'autres boss - gros, petits, et moyens. Mais ces gros messieurs avaient regardé le rapport officiel du médecin officiel du moulin sur la condition officiel des yeux du pauvre Magloire. Ils avaient décidé, avec raison, que le pauvre se ferait tuer pendant sa première semaine, presque aveugle qu'il était, avec toutes les machineries dangeureuses qui l'auraient entouré.

Magloire Fortin a du chercher ailleurs. A fallu qu'il cherche longtemps parce qu'il avait lâcher l'école à quinze ans...ceci après avoir passé trois ans de fil en septième année. Faut dire qu'il n'était pas le candidat le plus impressionant. Mais enfin, il trouva quelque chose chez une marchand en gros de bonbons, confiseries, et cigarettes. C'était «une job steady.» À part ça, on lui donnait un bon prix pour les quatre cartons de cigarettes (deux pour lui, deux pour son épouse) qu'il achetait chaque semaine. Mais ça payait pas gros. Souvent pas assez, même. Surtout avec cinq filles qui voulaient toujours du nouveau et du beau et du différent et du «J'va mourir si faut que je porte des affaires faites à maison comme ça encore une fois.»

Une chance que sa femme était vaillante. Elle avait passé son temps à faire à manger, pi à laver, pi à repasser, pi à coudre, pi à faire le ménage... toujours en ménageant. Pour presque vingt ans, elle avait beaucoup donné sans rien demander. Sans presque rien reçevoir. Mais ça l'avait changé. Un jour, il y avait trois ou quatre ans, on aurait dit que quelque chose s'était casser net en elle. La cause n'était rien de très précis ou de bien grave. Un petit rien, probablement. Mais ça suffisait, parce son esprit, sa volonté, son espoir étaient devenus si minces et si fragiles. Un jour, elle arrêta de faire quoi que ce soit à la maison. Depuis ce moment-là, elle était restée assise à la table de la cuisine à longueur de journée. Elle buvait une tasse de café après l'autre. Fumait une cigaette après l'autre. Souvent, elle ne prenait même pas temps de s'habiller.

Magloire Fortin ne lui en voulait pas. Oui, oui, c'est vrai qu'il connaissait des bonnes femmes francos qui s'étaient tuées à travailler sans cesse pendant toute leurs vies sans dire un mot, sans jamais se plaindre. Mais sa Gracie était différente. Il l'avait recontré à Oklahoma en '42 quand il était dans l'ármée. Un soir, une danse, plusieurs bières, une nuit d'amour, et une malchance. Sa grossesse commençait à paraître à peine quand ils se sont mariés. Un mois après, Magloire eut l'accident avec la grenade de phosphore. On a pu lui sauver les yeux, mais pas beaucoup de la vue.

Gracie revint avec lui en Nouvelle Angleterre. Elle joua le rôle d'épouse et de mère dévouée dans ce coin froid et souvent désespéré du monde. Mais elle avait connu une autre vie et une réalité différente où l'horizon ne s'arrêtait pas à la maison de Bidou Mercier d'un côté, pi le petit magasin de Rossignol de l'autre, pi le gros garage de Damas Michaud en arrière qui l'empéchait presque de voir le ciel. Là-bas, l'horizon s'étendait à perte de vue. Là-bas, on pouvait respirer pleinement. Ici, on prenait chaque souffle rapidement, furtivement même, pare qu'on savait, par sa puanteur, que l'air appartenait aux moulins.

Les bonnefemmes franco-américaines, elles, ne connaissaient pas cette autre vie. Pour elles, avec leurs maisons noires pleines de crucifix et de rameaux, le martyr était bien convenable. Mais Gracie, qui avait savouré des espoirs de jeune fille très différentes, a joué son rôle étrange aussi longtemps qu'elle le put. Magloire comprit et lui en était reconnaissant. Elle avait fait tout son possible. En plus, les trois plus vieilles pouvaient maintenant presque tout faire à la maison. Ainsi, tout continuait plus ou moins comme d'habitude.

Il avait son lunch préparé pour lui chaque jour - sandwich, fruit, café. Le tout rangé dans sa vieille boîte à lunch noire. Quand il arrivait à la maison chaque soir, son souper était prêt. Ses chemises et pantalons étaient lavés et repassés, comme d'habitude. C'est vrai que la maison était un peu moins propre et beaucoup plus en désordre. Mais Magloire ne s'en apercevait pas.

Et tous les dimaches, comme aujourd'hui, d'ailleurs, les cinq filles et Magloire Fortin s'endimanchaient et marchaient à l'Église Sainte Marie pour la messe de neuf heures pour remercier le Bon Dieu d'avoir été si Bon. Gracie avait de plus en plus de difficulté à retrouver une bonté divine à remercier. À partir du cassement net d'il y a une couple d'années, elle avait arrêté d'aller à la messe, préférant la silence de sa cuisine au leçons de l'Église et la fumé de ses cigarettes à l'encens du prêtre.

«Tu devrais t'acheter un char,» lui disait son père à chaque fois qu'il le voyait. «Ça fait pas de pas avoir de char, ces jour-cit.» Magloire se servit de ses yeux comme excuse. «Me voué-ti conduire avec des yeux comme ça,» il répondit. «J'peux presque pas me voir les mains au bout des bras.» Pour une fois, il était content d'être semi-aveugle. Ça l'empèchait d'avoir à avouer qu'il gagnait pas assez d'argent pour s'acheter un char.

Chaque dimanche, au cours du pélérinage Fortin, la grosse Cadillac de Mme. Égline Desbeluets dépassait la famille lentement en conduisant sa propriétaire à la même messe. Magloire Fortin se demandait toujours pourquoi Mme. Desbeluets partait si tôt. Après tout, elle restait toujours dans sa Cadillac dans la cour de l'église jusqu'au dernier moment avant d'entrer. Évidemment, Magloire ne savait pas ce que ça voulait dire de «préparer une entrée» en scène.

Donc, lui et ses cinq filles entrèrent rapidement pour se placer dans un des derniers bancs. Il faisait ceci non parce qu'il voulait partir avant la fin de la messe. Magloire Fortin restait jusqu'au «Ite missa est» et plus. Il se plaçait ainsi pour éviter d'enlever un banc à quelqu'un de plus riche ou de plus intelligent ou de plus prospère qui méritait certainement d'être plus proche du maître autel et du Dieu qui y habitait.

C'est là qu'il se trouvait humblement chaque dimanche quand Mme. Égline Desbeluets, soutien semi-officielle de la paroisse, organizatrice des soupers au spaghetti des Enfants de Marie, organizatrice également des pélérinages à La Salette, source généreuse des fonds pour le beau vitrail représentant la jeune Vierge Marie et Sainte Anne, et présidente ad infinitum des Dames de Sainte Anne, commença sa procession dans la grande allée.

Ce dimanche-là, Magloire Fortin fut un peu surpris du beau sourire que Mme. Desbeluets lui donna en passant. Ils ne se connaissaient pas très bien, venant de coins bien différents de la paroisse. En plus, Magloire savait que sa famille représentait un échec pour la grande dame. Elle les avait vus dans presque le même banc, il y a une quinzaine d'années. Et dans les quatre petites filles (la plus jeune n'était pas encore née), Mme. Desbeluets avait vu quatre Enfants de Marie et au moins une ou deux vocations religieuses. Elle en avait parlé aux curé. Et avec le curé, elle était même passé chez la famille Fortin un beau dimanche après-midi pour inscrire les filles dans sa belle société et rappeler aux parents qu'une place au ciel était réservée pour chaque parent qui consacrait un enfant à Sainte Mère Église. Hélas, tout cette conversation grave à tons bas avec ses mentions de «grands sacrifices» et «beaux devoirs» et «récompenses éternelles» tomba presque aussitôt sur les nerfs de Gracie qui indiqua clairement qu'elle prévoyait un avenir carrément séculier pour SES filles et indiquant aussi clairment ce que Mme. Desbeluets pouvait faire avec sa société de petites vierges toutes habillées en blanc.

«Elle nous a pardonné, ça d'l'air,» pensa Magloire. «Ou ben a toute oublié ça.»

À vrai dire, Mme. Égline Desbeluets n'avait même pas vu Magloire Fortin. Et son beau sourire n'était pas réservé pour lui. C'était plutôt le sourire général d'une grande dame qui voulait reconnaître les louanges (bien méritées, d'ailleurs) d'un peuple qui l'adorait. Donc, elle garda le même sourire, jetant son regard au petit peuple d'un côté de la grand allée à l'autre, jusqu'au moment où elle prit sa place dans son banc, troisième du devant, côté droit, directement en avant de la chaire. Son mari, M. Elphège Desbeluets, arriva au même banc trente secondes et cinq pas après.

Après une très courte prière pour être certain que le bon Dieu était prêt à l'écouter, Mme. Égline Desbeluets ouvra son beau gros missel à l'ordinaire pour ce dimanche, le troisiéme après Paques. J'espère que c'est le père Guillet aujourd'hui, pensa-t-elle. Le père Guillet était un bel homme grand, imposant, et jeune, avec de beaux yeux bleus. Et il prêchait tellement bien. Mme. Desbeluets avait l'impression qu'il la regardait souvent quand il donnait le sermon. Et elle devait admettre qu'il lui passait des petits frissons délicieux et coupables quand les beaux yeux du jeune vicaire recontraient les siens. Quel contraste, pensa-t-elle entre lui et le père Courshène, le petit vicaire chauve aux dents jaunes et croches et au nez énorme. Elle pouvait à peine entendre cette petite voix mince quand il parlait. À part ça, le père Courschène l'appelait «Madame Desbeluets», comme tout le reste du monde mal instruit de la paroisse et de la ville. Seul le curé et le beau père Guillet utilisaient son vrai nom avec sa vrai prononciation. Et il lui passait également un petit frisson quand le père Guillet disait «Bonjour, Madame Deblois» dans a voix riche de baryton quand il la voyait en ville ou à l'église.

Faut que je parle au curé encore une fois, pensa-t-elle en se levant quand le père Guillet entra avec deux enfant de coeur pour commencer la messe. J'comprends pas pourquoi qu'il refuse toujours de nommer le père Guillet comme chapelain des Dames de Ste. Anne pi des Enfants de Marie. L'autre, le gros Courschène, fait rien pour nous autres. Y a pas une des membres qui l'aime. Me semble que ça irait ben mieux si le père Guillet était là chaque semaine pour nous...

La cloches du Confitéor et la toux de son mari réussirent à interrompre son beau rêve. Les cloches s'arretèrent. La toux continua. Et continua. Et continua à en presque pas finir. Pourtant, le médecin lui avait dit de faire attention. Il lui avait montré les radios de ses poumons. Il avait bien souligné plusieurs fois qu'Elphège allait mourir... et mourir bientôt s'il n'arrêtait pas de fumer. Elphège n'avait pas arrêter. «Les maudits docteurs sont pleins de marde,» disait-il pour se défendre. «J'ai deux oncles qui ont fumé trois paquets de cigarettes par jour pi qui sont morts à quatre-vingt douze. J'voué pas pourquoi que j'ferrais pas juste comme eux-autres.»

Mme. Égline Desbeluets essaya d'ignorer son mari. Ça l'embarassait tellement quand il avait une de ses crises à l'église. Elle avait travaillé fort pendant des années pour s'établir comme modèle de conduite dans la paroisse. Elle s'imaginait que les crasseux de la ville et de la paroisse guettait chacun de ses gestes et mouvements quand ils voulaient savoir comment agir. Ensuite, ces pauvres s'efforçaient de l'imiter. C'est pour ça qu'elle se plaçait tout au devant de l'église et qu'elle priait d'une voix claire et confiante quand c'était le temps et chantait les cantiques très fort. C'est comme ça qu'on doit se présenter au Bon Dieu, pensa-t-elle. On est pas supposé de se cacher en arrière de l'église et de rester là, la tête baissé, à marmotter ses petites prières à voix base.

La toux de son mari détruisait toujours sa belle petite comédie. Une fois, il avait tousser tellement longtemps et paraîssait tellement malade que le père Courschène, petit rat qu'il était, s'était arrêté au beau milieu de son sermon pour demander s'il devait appeler un médecin. Ce n'était pas la sorte d'attention que Mme. Desbeluets voulait et ça lui a donné une autre raison pour haïr le petit vicaire chauve.

Mme. Égline Desbeluets savait très bien qu'elle devrait ressentir plus de sympathie pour son mari. C'était un péché qu'elle confessait regulièrement. Mais pendant leurs 40 ans de mariage, Égline et Elphège avaient suivi des sentiers bien différents. Comme résultat, à la fin de leurs plusieurs années ensemble, il y a avait plus de distances de toutes sortes qui les separaient qu'il n'y avait eu le jour de leurs noces, quand ils se connaissaient à peine.

M. Elphège Desbeluets avait travaillé fort et dur en construisant des maison pour la population de leur petite ville. Ses maisons étaient très bien faites et il avait pu les vendre de plus en plus cher. Le succès et l'argent changèrent Elphège très peu. Il parlait toujours fort et avait toujours les mains bien sales et il portait toujours de vieux vêtements démodés, couverts de toutes sortes de taches anciennes et modernes.

Il avait enfin construit une belle maison neuve pour lui-même et sa famille. Mais au lieu de situer ce château sur un des jolis terrains sur une belle côte loin du fleuve et des moulins, comme le voulait tellement Mme. Égline Desbeluets, il alla mettre ça dans le quartier bourgeois franco-américain de la paroisse. «Quoi c'est qu'on va aller faire là-bas?» demanda-t-il à son épouse quand elle lui dit qu'elle voulait absolument avoir «Jonquil Lane» comme adresse parce que ça faisait tellement chic et parce que le président d'un banque et le trésorier du gros moulin de papier y habitaient. «C'est pas notre sorte de monde, pi on sera pas chez nous,» répondit-il, et construisit sa maison où il la voulait, sur la côte près des autres petits et grands bourgeois.

Le seul vrai changement eut lieu en '57 quand il acheta sa première Cadillac pour remplacer son vieux camion Ford. Il se mit à acheter une nouvelle voiture chaque année -toujours, semblait-il, plus grande, plus luxueuse, plus ornée. Mais dans les autres domaines de sa vie, l'argent n'eut aucun effet. Il resta toujours dur, rude, mal à l'aise, et maladroit.

Née et élevée dans la pauvreté, Mme. Égline Desbeluets était convaincue que l'argent allait tout changer pour elle. Mais avec Elphège comme mari, s'était la déception, plutôt qu'une nouvelle vie qui l'attendait. Ça aurait été un peu plus endurable s'il n'y avait eu qu'une grande et grosse déception. Mais le sort fut plus cruel, lui faisant passé par tout une série de désastres majeurs, mineurs, et moyens pendant des années.

Tout au début, quand ils se sont rendus compte qu'ils avaient plus d'argent qu'il leur fallait pour vivre, qu'ils étaient, en effet, «des riches,» Mme. Desbeluets commença à inviter les «grosses poches» et d'autres membres de l'élite franco-américaine de la ville chez elle pour des soirées. Chaque fois, elle prévoyait un triomphe. Chaque fois, Elphège parlait trop fort ou buvait trop ou rotait avec enthousiasme comme contribution à la conversation. Il commençait à insèrer des «calvaires» ou des «viarges» ou des «tabarnacledechrists» avant ou après chaque mot, oubliant que Moseigneur Patenaude, représentant officiel du diocèse, était assis à côte de lui. Il trouvait une façon d'insulter la femme du juge Daviau ou d'un autre invité important. Il y avait toujours «tchèquechose,» comme Mme. Égline Desbeluets diasait. Ainsi, elle passait la semaine suivante à excuser la conduite déplorable de son époux au lieu de savourer sa propre victoire personelle.

Les désastres se multiplièrent - et devinrent plus graves en même temps - quand Mme. Desbeluets décida, quelques années plus tard, que leur argent pouvait facilement leur servir de billet d'entrée dans la grande société américaine de la région. Dans ces situations multi-culturelles, Monsieur et Madame contribuèrent également aux débacles.

Elphége s'en tirait un peu mieux même parce qu'il avait travaillé pour et avec des «Américains» pendant une trentaine d'années. Il avait bien appris l'anglais et le parlait couramment. Il restait toujours rude et grossier, mais les Américains avaient l'air à aimer ça. «Great character. Straight talker. You can trust a man like that,» disaient-ils. Ils admiraient aussi sa connaissance de la pêche et de la chasse. Quand ils voulaient prouver qu'ils restaient toujours de vrais hommes en dépit de leurs jobs où ils ne chassaient qu'un meilleur résultat financier ou des belles phrases pour mettre dans leurs lettres ou la meilleure façon de licencier une centaine d'ouvirers de «leur» moulin, ils demandaient à Elphège s'ils pouvaient aller se balader avec lui pendant quelques jours dans le bois ou au lac. Ils revenaient toujours empestant la sueur et la crasse et le cigar et le whiskey... avec un grand sourire bonasse au visage et avec un chevreuil ou des tas de poissons dans le camion.

Leurs épouses ne trouvaient pas Elphège si pittoresque ou charmant. La crème de la très haute société dans leur très petite ville, elles le détestaient parce que c'était un parvenu. Elles le détestaient encore plus parce qu'il ne voyait rien de mal dans sa propre grossièreté. Mais son péché mortel, selon elles, était le pouvoir de séduction qu'il exerçait sur leurs maris avec ses histoires de chasse et de pêche. Elles avaient passé des années à apprivoiser leurs hommes. Dans une courte fin de semaine dans le bois, Elphège pouvait détruire tout leur beau travail. C'est pour ça qu'après quelques soirées chez les Desbeluets, les épouses américaines ont toutes refusé carrément d'y passer une autre minute.

Faut dire que Mme. Égline Desbeluets n'a pas aidé la situation. Bien polie, toujours soucieuse, servant des repas magnifiques et délicieux, elle n'arriva pas à se faire accepter par les autres femmes à cause de son accent épais franco-américain. Mme. Égline Desbeluets avait graduée du huitème. Mais parce qu'elle ne travaillait pas et parlait presqu'exclusivement avec d'autres Francos, elle n'avait jamais eu l'occasion de bien pratiquer son anglais. naturellement, elle le parlait mal. Sa prononciation était atroce avec des «dis, dat, dese» et «dose.» Elle inserrait des «h» aspirés où il n'y en avait pas («hairplane, hairport, henglish»), et les enlevait où il devait y en avoir («'E put 'is 'at on 'is 'ead» au lieu de «He put his hat on his head»). Elle mêlait aussi ses mots ses expressions. «Sea gull» devenait «sea gulf». Une jambe enflée était «very swallow.» Ses invités passaient la soirée à rire d'elle à cachette.

Quelques jours aprés une de ses soirées, elle vit trois de ses nouvelles «amies» au supermarché. Elles avaient le fou de rire jusqu'au moment où une d'elles remarqua Mme. Égline Desbeluets. Avec beaucoup d'effort, elles s'arrêterent de rire, la saluèrent poliement, et se dispersèrent aussi rapidement que possible pour ne pas avoir à lui parler. Les garces, pensa-t-elle, sachant pas mal ce qui se passait.

Cet incident avait mis fin au soirées américaines. Depuis se temps-là, Elphège s'était consacré au travail. Il passait la plupart de son temps avec les quelques amis francos qui partageiant son amour de la pêche et de la chasse et des histoires grossières et d'un beau pet bruyant après un gros repas. Et depuis ce temps-là, Mme. Égline Desbeluets avait commencé ses deux grandes croisades personnelles. La première fut pour la plus grande gloire son Église et de sa paroisse, la deuxième pour l'amélioration du sort des pauvres femmes Francos par moyen de la prière et l'apprentissage de certaines grâces sociales qu'elle deignait leur enseigner.

C'était un rôle parfait pour Mme. Égline Desbeluets. Et elle aurait pu le jouer pendant le reste de sa vie, si les choses ne s'étaient pas mises à changer. Elle avait commencer à remarquer les changements au début des années soixante. Il y avait de moins en moins de femmes qui assistaient aux réunions des Dames de Ste. Anne. Le nombre d'Enfants de Marie baissait d'une façon rapide et indéniable. En effet, le beau sourire assuré que voyait Magloire Fortin ce dimanche matin cachait une inquiétude croissante. Ses petits royaumes s'affaiblissaient. Ses beaux châteaux au Vatican plutôt qu'en Espagne commençaient à disparaître.

Certes, avait pensé Mme. Égline Desbeluets, ça dépendait beaucoup du petit rat de père Courschène qui savait pas parlé aux dames et qui épeurait même les jeunes filles. C'est vrai aussi que plusiuers femmes travaillaient maintenant, et qu'un nombre toujours croissant de jeunes filles préféraient l'école publique avec ses blue jeans et son attitude libérale à l'uniform et l'uniformité de L'École Sainte Marie. Encore plus de raison pour se consacrer de nouveau à la tâche, pensa-t-elle.

Cette consécration allait prendre la forme de quatre visites ce dimanche aprés-midi-là à quatre nouvelles familles de la paroisse. Quatre champs fertiles, espérait-elle, pour recruter de nouveaux membres pour ses belles sociétés. Autrefois, elle aurait été certaine de sa réussite. Mais tout avait tellement changer. Les familles nouvelles avaient des noms anglais. On avait maintenant des messes en anglais. Ses propres petits enfants et tous les enfants qu'elle entendait à l'église, dans la cour de l'école, et dans la rue parlaient seulement l'anglais. Et ces téléviseurs avec leurs histoires de cowboys et de gangsters. J'sais pas quoi c'est que ça va arriver à faire si ça continue comme ça, pensa-t-elle de plus en plus souvent.

Magloire Fortin non plus n'aimait pas les changements qui avaient lieu autour de lui. Il avait tellement aimé ça d'être parmi sa tribu de filles pendant si longtemps. Il avait même pensé (espéré, plutôt) que tout resterait comme ça. Il s'était crée un beau rêve avec lui et Gracie dans leurs chaises berçantes, entourés de filles soucieuses et d'une armée de petits enfants. Mais les changements se préparaient vite. Pendant une quinzaine d'années, Gracie avait parlé sans cesse à ses filles de sa jeunesse à Oklahoma avec ses horizons sans bornes. Et ses filles se sont complètement éprises du paysage romanesque que Gracie dépeignait. Magloire Fortin savait qu'il n'y avait pas une des «ses» petites qui resterait dans leur petit coin froid du monde. En effect, la plus vieille se mariait dans trois semaines. Et après la cérémonie, elle partait au plus sacrant pour la Californie. Les autres allaient suivre son exemple.

Magloire Fortin avait bien manger en revenant de la messe. Il s'était reposé une bonne partie de l'après-midi. Vers quatre heures, il avait remis son habit du dimanche. Il avait rendez-vous à cinq heures avec Adelard Cyr, un Monsieur riche de la paroisse qui allait lui prêter assez d'argent (il l'espérait) pour payer les dépenses du mariage de sa plus vieille. Avant de partir, Magloire Fortin passa au sous-sol. Il vérifia que la fournaise avait assez de charbon. Il fuma rapidement une Chesterfield et se mit en marche vers le quartier bourgeois au haut de la côte où habitait Adelard Cyr. Ça va être un beau coucher de soleil, pensa-t-il, en voyant que le soleil commençait déjè à rougir et à partager ce teint avec le ciel et les nuages qui l'entouraient.

Mme. Égline Desbeluets remarqua aussi le soleil, mais surtout parce qu'il l'empêchait de voir le chemin en avant d'elle sur son voyage de retour à sa belle maison dans le quartier bourgeois au haut de la côte. Elle n'aimait pas la nouvelle Cadillac que son mari lui avait acheter. Cette voiture de luxe était beaucoup trop grosse et haute et grande et rapide. Surtout pour la très courte Mme. Égline Desbeluets. Fallait qu'elle mette des coussins sur le siège pour être capable de voir au delà du capot. Et Elphège avait du mettre des blocs de bois sur les pédales pour qu'elle puisse les appuyer sans difficulté.

C'est Elphège qui lui avait acheter la Cadillac comme surprise. «Ça, c't'une vraie char,» avait-il remarqué. «Pas comme ta p'tite punaise de Chevrolet.» Mais, Mme. Desbeluets aimait sa punaise. J'tais ben là-dedans, se disait-elle en se plissant les yeux pour essayer de mieux voir le chemin. Pi c'tait juste la bonne largeur pour moué. Ouais. Les choses changent toujours, pi c'est toujours pour le pire, murmura-t-elle.

Ses belles visites furent plutôt des désastres. Elle avait l'impression que ces jeunes femmes anglos grandes et jolies se moquaient constamment d'elle, petite Franco large et très courte avec trop de maquillage et avec son petit manteau en fourrure très démodé. Comme l'avait fait cette femme avec ses quatre filles et son bonhomme presque aveugle il y a une quinzaine d'années (Comment s'appelait-elle, donc?), elles avaient indiqué qu'elles et leurs filles n'avaient vraiment pas le temps pour participer aux belles sociétés de Mme. Égline Desbeluets. Peut-être l'année prochaine ou l'année d'après ou peut-être l'année d'après...

Même si la banque dit que j'fais pas pas assez d'argent, ça veut pas dire que j'va pas repayer l'argent que j'emprète, pensait Magloire Fortin marchant la tête baissée. Il pensait à ce que le gros monsieur de la banque lui avait dit la semaine dernière en refusant de lui prêter l'argent pour les noces de sa fille. Il pensait aussi à ce qu'il allait dire à Adelard Cyr et puis combien qu'il faudrait payer d'interêt et combien de temps il aurait pour repayer le tout. Ainsi, il ne remarqua pas qu'il s'était éloigné du bord du chemin et se trouvait maintenant presqu'au beau milieu de la rue.

Faut que j'en parle au curé, se dit de nouveau Mme. Égline Desbeluets qui avait de plus en plus de difficulté à voir le chemin à cause du soleil qui était maintenant juste à l'horizon. Ça s'rait tellement plus facile d'attirer de nouvelles membres si le père Guillet... Elle voulut se tasser un peu à droite sur le siège pour éviter d'être juste en face du soleil. En se tassant, son pied droit s'appuya d'avantage sur l'accélérateur.

Elle n'a pas vu Magloire Fortin. Et lui, distrait, la tête baissée, ne voyait rien.

La Cadillac de Mme. Égline Desbeluets filait à 45 miles à l'heure quand elle le frappa. Pas tellement vite, mais assiz pour tuer le pauvre Magloire sur le coup. La Cadillac alla ensuite s'écraser contre le gros chêne dans la cour de devant de M. Adelard Cyr. On transporta Mme. Égline Desbeluets à l'hôpital où elle resta sans connaissance pour cinq jours. Ensuite, elle apprit avec horreur ce qui s'était passé et ce qui était arrivé au pauvre Magloire Fortin. Elle voulut téléphoner la veuve pour la consoler. Mais Magloire n'avait jamais fait mettre de téléphone parce que ça coûtait trop cher. Et puis Pamphile Mathieu lui avait dit qu'il pouvait toujours se servir du sien en cas d'urgence.

Tout de suite en sortant de l'hôpital, Mme. Égline Desbeluets alla voir le père Guillet et paya 52 messes pour Magloire Fortin, une pour chaque semaine de l'année suivante. Elle attendit que Mme. Magloire Fortin lui passe un coup de fil pour la remercier. Elle fut bien déçue quand elle n'entendit rien et décida que Gracie et sa famille n'étaient qu'une bande d'ingrats.

Gracie ne se rendaient même pas compte des messes de Mme. Égline Desbeluets. Elle n'allait plus à la messe. Et après la mort de Magloire Fortin, ses filles ont decidé de suivre l'exemple de leur mère. Comme l'avait prévu Magloire, elles se sont mariées aussi vite que possible aprés avoir fini l'école et sont parties au plus sacrant.

Gracie a eu peu d'argent de l'assurance de Mme. Égline Desbeluets et d'autre argent du gouvernement parce que Magloire avait passé quelque temps dans l'armée. Elle pensait s'en servir pour retourner à Oklahoma. Mais tous ses parents et ses amies étaient partis ou morts. Tous les endroits qu'elle connaissait, lui disait-on, avaient tellement changé. Donc, elle changea d'idée, se servant de l'argent pour se louer un appartement nouveau avec chauffage automatique et pour s'acheter un beau gros téléviseur en couleur qu'elle regarda à longueur de journée en buvant du café et fumant une cigarette après l'autre, jusqu'à la fin des ses jours.