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Un Jacques Cartier Errant - Introduction
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La certitude croissante que la Franco-Américanie ne pouvait m'offrir absolument rien dans la vie atteignit son apogée en 1955, quand j'avais dix ans. C'était, si je ne me trompe, au beau milieu du programme "Disneyland" que je regardais à la télé. | ||||||
Werner von Braun, savant allemand qui avait préféré l'argent américain à la dictature du prolétariat de l'U.R.S.S. après la Deuxième Guerre Mondiale, était en train de m'expliquer, avec l'aide de tableux, schémas, et dessins animés, comment les Etats-Unis anglophones allaient conquérir l'espace. Et avec les dessins et les tableaux, c'était un avenir plein d'espoir, d'aventure, de succès, et d'optimisme qui se déroulait devant moi. Selon von Braun et plusieurs autres comme lui qui habitaient la télé dans le salon de notre appartement à Waterville, Maine à l'époque, tout était possible à un certain groupe d'élus - les gens qui vivaient aux Etats et qui parlaient anglais. Fiers, pleins de confiance, les yeux fixés sur une étoile lointaine, les membres de ce groupe contemplaient un avenir sans limites. |
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Quel contraste, pensais-je, aux Francos qui rejetaient tout ce qui était moderne, avaient peur du nouveau, et évitaient, à tout prix, les changements. Pessimistes, résignés à leur sort de colonisés, refusant (ou étant terrifiés) de lever les yeux même pour jeter un petit coup d'oeil à l'horizon, ils s'efforçaient de perpétuer un passé qui leur était confortable et qui leur assurait le salut. |
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A dix ans, en regardant Werner von Braun et ses fusées, je me rendis compte que c'était l'avenir et l'aventure plutôt que le passé et le salut, qui m'intéressaient. Selon tout ce que j'avais vu et entendu pendant mes dix courtes années de vie, l'avenir se faisait en anglais exclusivement. |
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Je vous raconte tout ceci parce que ça aide à répondre à la grande question qu'on me pose quand on apprend que j'écris en français au sein du plus grand pays anglophone du monde, i.e., "Pourquoi?" Ça me donne aussi l'occaison de parler de ce qui se passait dans mon cerveau et dans la Franco-Américanie il y a une vingtaine d'années, quand j'ai commencé le processus d'écriture qui créa les trois pièces que vous retrouverez sur les pages qui suivent. |
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La certitude qu j'ai ressentie à dix ans était tellement forte qu'elle resta avec moi pour une vingtaine d'années. Même aujourd'hui, je n'ai pas besoin de chercher trop loin ou trop fort pour la retrouver. Elle m'accompagna à l'Assomption pour mes quatre ans d'école secondaire. Elle me conseilla de me spécialiser en "English" pendant l'année que j'ai passée à Boston College. C'était même cette certitude qui m'aida à choisir le français comme spécialisation pour mon B.A. et M.A. Si j'allais parler le français, ma certitude me chuchota à l'oreille, je le parlerais comme un Français de France que les Américains anglophones respectaient, pas comme un rustre Franco-Américain mal instruit qu'ils méprisaient, s'ils se rendaient même compte de son existence. |
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Mais au début des années 70, la confiance que le processus d'anglicisation auquel je tenais tellement allait réussir commença à s'évaporer. En dépit de tous mes efforts, je restais toujours "différent" - en pensée, parole, et action (par ma faute, par ma faute, etc.) - des membres de la société dominante. Qui pis est, j'avais l'impression que je faussais constamment. |
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Je commençai, donc, à explorer mon identité franco pour voir si je m'y sentais plus confortable. La redécouverte de mon ethnicité marcha assez bien pour une couple d'années. J'acceptais tout et ne critiquais rien. Être Franco, c'tait beau, pi c'tait le fun. Ça resté beau pi fun jusqu'au Congrès du Comité de Vie Franco-Américaine à Manchester en 1974. |
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C'est là que je me suis rendu compte que le sort réservait une p'tite surprise pour moué. |
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Au Congrès à Manchester, j'étais parmi une dizaine de "jeunes Francos" qui ont assisté à la réunion. Au Congrès à Manchester, j'ai retrouvé le pessimisme noir, le fatalisme paralysant, l'obsession avec le passé, et tout un tas d'autres traits de notre ethnicité qui n'étaient ni beaux, ni le fun. Au Congrès à Manchester, je vis clairement qu'on était un groupe en train de mourir quand j'entendis toute une série de beaux discours de gens qui se félicitaient d'avoir préservé et perpétué notre belle langue et notre belle culture - au même moment où tous les jeunes Francos, sauf notre petit groupe, faisaient leur possible pour s'assimiler une fois pour tout. Au Congrès à Manchester, je me souvins, encore une fois, pourquoi j'avais tant essayé de m'angliciser et de m'américaniser. |
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C'est à ce moment-là que j'ai eu peur en crime. Je venais de me rendre compte que je ne me sentais entièrement à l'aise ni comme Franco, ni comme Américain. J'avais perdu la possibilité comfortable de m'adapter à ce qui existait déjà. La génération de mon père (et celles qui l'avaient précédée) savait qu'elle était plutôt franco qu'américaine. Les générations qui suivraient seraient clairement plus américaines que francos. J'avais l'impression que moué pi mes chums, on était perdu dans le milieu en quèque part. |
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Donc, je n'avais que trois choix. Je pouvais me résigner à être misérable en choississant une fausse identité entre les deux qui se présentaient. Ou je pouvais alterner entre les deux dans une sorte de schizophrénie pertétuelle. Hélas, ces deux choix étaient responsables pour le fait que la plupart des oncles et cousins qui m'avaient précédé s'étaient mis à boire. |
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Le troisième choix était de me créer une identité nouvelle et réelle - une que je pourrais peut-être partager avec mes contemporains qui avaient autant de difficultés que moué à se "trouver." C'est ainsi que j'ai choisi - pas parce que j'étais courageux ou parce que c'était une sorte de "cause" glorieuse pour sauver le français en Nouvelle-Angleterre, mais plutôt parce que j'avais peur en maudit de passer une vie entière sans identité. |
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Je voulais commencer la création de "mon" identité avec un élément très positif. Ce que j'avais trouvé extraordinairement beau pi le fun chez les Franco, c'était l'esprit créateur qui se trouvait chez plusieurs membres du groupe. Vous n'avez qu'à assister à une soirée franco pour voir ce que je veux dire. |
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En 1974, j'avais l'impression que le groupe n'avait pas oublié l'existence de cet esprit. Mais il l'avait emprisonné dans une série de discours ennuyeux qu'on prononçait à longueur de journée au Congrès du Comité de Vie et à d'autres réunions. Il fallait maintenant libérer cet esprit créateur, du moins chez moi. |
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Ceci pourrait avoir des effets multiples. D'abord ça m'aiderait à formuler une identité personnelle en retrouvant et utilisant un des meilleurs traits de notre ethnicité. Ensuite, si d'autres se mettaient à écrire et à composer et à chanter, on pourraient enfin être un peu optimiste à propos de l'avenir de la Franco-Américanie. Un avenir ne se "maintient" pas. Il ne se "conserve" pas. Il ne se "protège" pas. Il se crée d'une façon active, et souvent imprévisible, chaque jour. Ce processus exige la libération de l'esprit créateur. |
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Même si on n'arrivait pas à "sauver" la Franco-Américanie traditionelle qui était, à ce moment-là, et reste toujours sur son lit de mort, on pourrait du moins s'assurer qu'elle ne mourrait pas sans nous laisser quelques dernières paroles qui sauraient inspirer mieux que les platitudes qu'elle s'était mise à répéter sans cesse, gâteuse qu'elle était devenue. |
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La libération de mon esprit créateur commença pour de bon en 1975. J'écrivis une série de saynètes pour la demi-heure bimensuelle franco-américaine du programme "Tout en Français" au poste de radio WFCR de l'Université du Massachusetts à Amherst. Don Dugas, qui était professeur à UMass à l'époque, avait réussi à avoir ces demi-heures. Avec son aide et son encouragement - surtout en jouant le rôle de mon "Interviewer" perpétuel pour les synètes - je créai les personages de Mathias Barnabé (poète officiel villageois de East Vassalboro); Philias Berthiaume, PhD; et Super Grenouille, parmi d'autres. |
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C'est aussi Don Dugas qui rendit la création de "Un Jacques Cartier Errant" possible au printemps, 1976. Rendu au National Materials Development Center for French and Portuguese à Bedford, NH, Don eut l'idée d'avoir un colloque qui servirait de contrepoint au Congrés de 1974. |
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Il tenait à avoir une soirée au cours du colloque qui mettrait en vedette le nouvel esprit créateur franco-américain. Il demanda à Paul Paré et à moi d'écrire quelque chose qu'on pourrait présenter. Donc, quand elle eut lieu au début juin, 1976, cette soirée se composa chansons de Lil Labbé et Don Hinckley (Psaltery), "Les Trois Anges" de Paul Paré, deux de mes saynètes de la radio, et "Un Jacques Cartier Errant." Pour moi, ce fut une soirée extraordinaire qui démontra très clairement qu'il était possible de divertir et toucher une assistance (y avait même des Français de France, pi des Québécois là-dedans) avec des oeuvres franco-américaines, interprétées par des artistes franco-américains. Wow. J'vous dis que j'en avais fait du voyageage psychique en deux ans. |
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Pour moi, "Un Jacques Cartier Errant" était parfaite comme première pièce. D'abord, elle expliqua pourquoi il était tellement important pour les Francos de ma génération de se créer une nouvelle identité. Elle présenta d'une façon bien plus intéressante et amusante, tout ce que j'essaie de dire dans cette introduction. Ensuite, elle lança deux thèmes qui se retrouvent dans toutes les oeuvres dramatiques que j'ai écrites jusqu'à présent. |
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Le premier, c'est l'idée qu'on a le droit et le devoir d'examiner de près les demandes/valeurs/messages, etc. de notre "côté" franco ET de notre "côté" américain avant de les perpétuer. C'est la seule façon de se trouver une identité valable, et d'avancer notre côté franco en même temps. |
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Le deuxième thème c'est comme le dit le personnage de Ti-Jean dans la pièce, que "jusqu'à temps qu'on peut trouver notre chanson, pi la chanter nous-autres-même," notre groupe sera voué au dépérissement et à l'oubli, simplement parce qu'il aura tout perpétué sans ne jamais rien créer. |
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Ensemble, ces deux thèmes donnent un aperçu du processus que j'utilise toujours pour me créer un avenir et une identité, et qui réussit quelque fois à réaliser son but. Peu à peu, je deviens une Marie-Marthe qui n'a plus besoin des tapes de Maurice Chevalier pour s'exprimer, mais qui commence, de temps à autre, à utiliser sa propre voix... sans sentir le besoin de s'excuser à chaque fois qu'il va pour dire quelque chose. |
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